Verdict : 85/100

Évacuons tout de suite deux évidences. Non, Baba is You ne vous mettra pas dans la peau d’un célèbre animateur télé. Et oui, Baba is You est assez moche pour qu’on l’imagine réalisé à l’aide de MS Paint. Si l’un de ces deux points vous semble totalement rédhibitoire, passez votre chemin. Pour les autres, installez-vous confortablement, car on a quelques belles choses à vous raconter.

Simple en apparence

Après son apparition remarquée en 2017 lors d’une Game Jam et deux prix remportés lors de l’IGF 2018, on aurait pu croire que le concept de Baba is You ne pourrait pas aller beaucoup plus loin que sa version gratuite toujours disponible sur Itchio. Il faut dire que le concept derrière Baba is You est redoutable de simplicité, mais c’était sans compter sur l’esprit brillant d’Arvi “Hempuli” Teikari.

Vous incarnez Baba, certains joueurs y verront un chien, d’autres un lapin, mais peu importe. Baba évolue case par case dans des tableaux sur fond noir. Sur chaque écran vous trouverez des blocs représentant de façon sommaire des éléments de décor (des murs, des rochers, une rivière, des crânes, une porte, etc.) et des blocs formant des petites phrases très simples, souvent constituées de trois mots. Parmi les plus courantes, on retrouve par exemple « BABA IS YOU » et « FLAG IS WIN », ce qui signifie que vous incarnez Baba et qu’il faut atteindre le drapeau pour boucler le niveau. Ce sont ces blocs élémentaires qui régissent chaque niveau. Tout va bien jusque-là ? Parfait, mais accrochez-vous encore un peu car tout le génie de Baba is You repose sur le fait qu’il est possible de déplacer chaque mot pour combiner les règles entres elles, les modifier, les annuler ou en créer de nouvelles. Se faisant, vous allez en quelque sorte reprogrammer le niveau. Par exemple, si vous êtes enfermé entre quatre murs, il suffira sans doute de défaire les blocs WALL IS STOP pour pouvoir passer au travers des murs, ou bien de former la phrase CRAB IS YOU pour incarner un crustacé attendant sagement à l’extérieur de votre prison. Avec 200 niveaux à boucler, vous serez confronté à des centaines de combinaisons de ce genre.

Vous l’aurez sans doute remarqué, toutes les instructions sont en anglais, mais il convient d’insister sur le fait que le vocabulaire utilisé est très simple. Les plus studieux pourront toujours aller faire un tour sur Google Translate en cas de doute, mais bien souvent il suffit de faire quelques essais pour s’assurer de votre compréhension d’un bloc. Mais attention, si la barrière de la langue ne devrait pas être un obstacle, la véritable difficulté viendra de la façon dont est câblé votre cerveau.

Un plat de nouilles à la place du cerveau

La plupart des niveaux de Baba is You peuvent se terminer en quelques dizaines de secondes pour peu qu’on ait la solution en tête. Dans les faits, ils vous prendront généralement plusieurs minutes, parfois espacées d’une nuit ou de plusieurs jours de réflexion. En découvrant un niveau, il conviendra déjà de bien étudier la scène. Où suis-je ? Quel est l’objectif à atteindre ? Quels sont les obstacles ? Que puis-je incarner ? Qu’est-ce qui peut et ne peut pas être déplacé ? Quelles sont les règles régissant ce niveau ? Ensuite, à vous de détricoter toutes ces informations pour espérer y voir une solution. Parfois elle vous sautera au visage, d’autres fois vous finirez en boule sous une douche glacée parce que le déclic ne viendra pas. La situation est simple, les possibilités semblent souvent très limitées, mais rien ne semble pouvoir fonctionner car vous ne parvenez pas à envisager le niveau sous la bonne perspective. Forcément, la première fois que l’on incarne tous les murs d’un niveau en formant « WALL IS YOU » ou que l’on dévie une coulée de lave à l’aide d’un « LAVA IS PUSH », on a un peu l’impression d’ouvrir ses chakras… ou de friser la rupture d’anévrisme.

Là où Baba is You devient brillant c’est dans sa capacité à vous faire comprendre ses règles, à vous faire assimiler une certaine logique et à vous prendre ensuite totalement à contrepied. Niveau après niveau, le bon sens va disparaître, votre cerveau va être reprogrammé petit à petit et tout ne deviendra plus que concept. Qu’y a-t-il d’étonnant à utiliser une étoile de mer pour ouvrir un mur ? Dans Baba is You, rien n’a de sens et chaque limite semble être faite pour être repoussée au tableau suivant. Au bout d’une heure ou deux, vous réaliserez qu’il devient impossible d’expliquer simplement votre solution à quelqu’un d’extérieur au jeu, alors que tout est parfaitement clair dans votre esprit. D’autant plus une fois qu’on ajoute aux blocs les plus élémentaires des téléporteurs et des robots.

Baba is dur, mais toujours juste

Malgré son allure extrêmement minimaliste, Baba is You nous rappelle parfois Portal ou The Witness, si bien qu’on est à peine surpris de retrouver Jonathan Blow parmi ses testeurs. Dans Baba is You, rien ne viendra gêner votre réflexion. Si vous y revenez à chaque fois, c’est parce que la progression est toujours un plaisir. Les niveaux sont regroupés en petits îlots. Un îlot, c’est une mécanique explorée, une façon de penser et un concept étudié sous différents angles. Mais lorsqu’un un niveau semble insurmontable, rien ne vous empêche d’aller vous ressourcer ailleurs, d’aller visiter un autre pan du jeu et un autre pan de votre cerveau par la même occasion.

Notez aussi qu’il n’y a pas de Game Over et que votre habileté ne sera jamais un problème. Si un essai s’avère infructueux, il suffit d’appuyer sur une touche pour revenir à l’étape précédente ou à rembobiner le fil de vos actions, jusqu’au début du niveau si cela s’avère nécessaire. Baba is You ne vous donnera jamais d’indice, mais ne vous limitera jamais dans vos essais. Un genre de die & retry où la mort n’aurait pas lieu d’être et où l’on respecte toujours le temps de réflexion pouvant être nécessaire pour entrevoir la bonne solution.

La relation que vous allez vivre avec Baba is You virera certainement au syndrome de Stockholm. Vous allez détester le jeu pour cette crampe qu’il vous infligera sans cesse au lobe frontal. Il vous fera régulièrement friser la crise de nerfs lorsque votre solution parfaite s’avère être un échec cuisant. Pourtant, il vous fera sourire bêtement devant l’ingéniosité de certaines situations et vous l’adorerez aussi pour toutes les fois où il vous vous fera sentir brillant. Certaines fois, vous jubilerez en pensant prendre à votre tour le jeu à contrepied. Dommage que, plus rarement, vous vous demanderez si ça n’est pas un peu la chance qui vous a mené à une situation idéale ou si vous aviez bien compris le fonctionnement d’un bloc. Pour récompenser les esprits les plus forts, il y aura bien quelques niveaux Extra (pour « extraordinairement difficiles »), mais la plus belle des récompenses sera toujours ce petit shoot de dopamine associé au sentiment d’accomplissement face à chaque niveau terminé.

Notes